Chantal Caron
Biographie
Chantal Caron fonde l’École de danse Chantal Caron en 1986 à Saint-Jean-Port-Joli, désirant favoriser l’accessibilité à la danse en région et démocratiser la danse contemporaine. Vingt ans plus tard, elle crée Fleuve Espace danse et développe une spécialité chorégraphique et cinématographique en extérieur, inspirée par la magnificence du fleuve Saint-Laurent ainsi que la préciosité des ses écosystèmes. En 2018, elle est nommée Membre de l’Ordre du Canada, « pour ses créations artistiques mettant en valeur le patrimoine naturel et sa contribution au développement de la prochaine génération de danseurs ». Ses courts métrages de danse ont été sélectionnés par de nombreux et prestigieux festivals de films internationaux et ont remporté plusieurs grands prix depuis 2014. Ses spectacles in situ ont tourné partout au Québec, en Colombie-Britannique, dans les maritimes et même à New York et en Europe. Son engagement envers l’environnement et la communauté de sa région lui a aussi valu d’être nommée Ambassadrice du Saint-Laurent par la Fondation David Suzuki et d’être récipiendaire du Prix de l’Artiste de l’année – Chaudière-Appalaches du Conseil des arts et des lettres du Québec en 2023. Elle est également mentor et conférencière sur les multiples thèmes qui touchent sa pratique artistique et ses préoccupations environnementales. En mars 2025, elle a eu le privilège de se voir décerner une médaille du couronnement du Roi Charles III.
Démarche artistique
Si depuis toujours, Chantal Caron s’inspire du fleuve, des oiseaux et de l’énergie des éléments de la nature, l’évolution de sa signature gestuelle se précise au fil des ans. Sensible et consciente de la richesse et de la préciosité du fleuve Saint-Laurent au bord duquel elle habite, Mme Caron, chorégraphe et directrice artistique de Fleuve | Espace danse a développé une spécialité chorégraphique en extérieur, utilisant comme décor la lumière du jour et la magnificence de la nature.
Questions - réponses
Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?
« Inspirée par la beauté de mon environnement, des éléments naturels et vivants,
de tout ce qui m’entoure au quotidien, j’ai choisi de me réapproprier les lieux de mon enfance afin de partager et de rendre hommage à cet univers sans fin. L’eau, la vase, les sédiments, le fleuve Saint-Laurent, la grève et les oies blanches sont pour moi de puissantes sources d’inspiration. J’y puise l’énergie, la force et le courage qui s’inscrivent humblement dans ma démarche artistique. La création est pour moi une manière de vivre et de mettre en lumière le potentiel qu’offre notre territoire et nos paysages ».
Le Saint-Laurent est au cœur de notre identité collective, et pourtant, peu de personnes réalisent à quel point il est menacé. En alliant le regard scientifique et la force expressive de la danse, nous touchons un public plus large, au-delà des cercles académiques et environnementaux habituels
Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?
Ceux qui suivent assidument la progression artistique Chantal Caron ont pu observer dans les dernières années un glissement sémiotique dans son interprétation de la Nature. Si elle se positionne dans l’environnement lui-même de par sa pratique de l’in situ et ses prises de position en faveur d’une approche écologique, Fleuve Espace danse – a embrassé l’espace tout entier et s’est laissé contaminer par de nouveaux éléments naturels. Par association, le regard posé sur les eaux a focalisé sur les oies qui s’y posent. Des oies, ont été explorées les boues du littoral où elles se nourrissent. Des boues, de la salissure, le regard a scruté l’horizon peuplé de volées à perte de vue. C’est alors que la tête toute entière s’est tournée vers le Nord. C’est dans la dérive des glaces que le blanc des oies a trouvé son parallèle, chaque hiver apportant sa blancheur sur le fleuve, comme une migration des eaux gelées. Les oies blanches embourbées dans la boue répondent à la marée noire sur la neige indemne. Un lien s’est créé inévitablement avec l’hiver, le blanc, le froid et le rythme nécessaire à la vie créent par les débâcles et le retour des oies, leurs cris pointant vers le Nord. Un lien très fort s’est créé avec le temps entre l’instinct de nature, le mouvement des corps et l’essence même de l’existence humaine. S’il est difficile de mettre des mots sur ce ressenti, Chantal Caron l’exprime à travers la gestuelle dans une recherche empirique du contact avec les éléments.
Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?
L’approche in situ de Chantal Caron est marquée par une compréhension profonde du lieu. Les créations de Chantal Caron s’inspirent des éléments naturels, et chaque spectacle est une occasion d »explorer la relation de l’humain avec la nature. Sa vision est celle d’une danse qui défie les limites physiques et psychologiques. Cela se reflète dans des œuvres comme Le Souffle de l’aube, où le lever du soleil devient la lumière du spectacle, ou encore dans ses performances qui se déroulent dans des conditions extrêmes, comme dans le froid intense ou le vent, en confrontant les danseurs aux éléments naturels. Cette relation à la nature et à la peur qu’elle suscite, ainsi que le dépassement de soi, est au cœur de l’inspiration de Chantal Caron. Ce rapport a été façonné par une expérience déterminante lors d’un voyage au Groenland, où l’isolement et la confrontation avec les glaciers, l’eau et le froid ont redéfini sa démarche artistique. Depuis, elle invite son public et ses danseurs à repousser les limites de leur confort et à embrasser la puissance de la nature. Par cette approche, Chantal Caron cherche à interroger la place de l’humain dans l’univers, à travers une exploration du territoire qui va au-delà du local pour toucher un aspect plus universel de
l’expérience humaine. Par exemple, ce qui rend le film Marée Noire unique, c’est son approche transversale : la vidéo-danse, discipline portée par la chorégraphe Chantal Caron, devient un moyen d’incarner les mouvements de l’eau, les dynamiques des marées et les transformations du climat. La science, elle, vient enrichir cette dimension artistique en apportant des clés de compréhension sur les enjeux écologiques du fleuve. Chantal Caron a embrassé l’idée d’une création nomade, évoluant d’une résidence à l’autre, et sa vision se réinvente sans cesse en fonction des lieux, des rencontres et des défis. La compagnie pratique en extérieur, en utilisant les berges et les autres espaces naturels, et adapte chaque prestation à l’environnement spécifique. Le nomadisme de la compagnie est devenu une marque distinctive, car chaque œuvre est adaptée sur mesure pour le lieu où elle se déroule. Son engagement envers l’environnement et la communauté, ainsi que son exploration constante de l’interaction entre l’art, la nature et la culture, continuent de définir la singularité de sa démarche.
De par sa mission en lien avec la démarche artistique de Chantal Caron, le propos des œuvres, leur processus de création et de diffusion, Fleuve Espace danse fait la promotion de l’importance de chérir la nature qui nous entoure. L’inspiration vient parfois même de désastres écologiques (tragédie de Lac-Mégantic pour La Marée Noire). Les costumes et les scénographies des œuvres utilisent souvent des objets recyclés afin de dénoncer le gaspillage et l’usage de plastiques à outrance. Pensons à la scénographie de la Marée Noire, qui récupère une ancienne toile de piscine percée, à la production Méduse, qui mettait de l’avant des robes composées de centaines de bidons d’essence ou encore, la robe de Viviane Audet dans CHIMÈRES II, composées de centaines de canettes de bière recyclées. Les statistiques que nous présentons dans nos œuvres et à l’occasion dans les ateliers de médiation culturelle qui cherchent à sensibiliser le public à l’importance de la protection de l’environnement sont appuyées par nos collaborateurs scientifiques et reconnus: (Lyne Morissette, Joël Bêty, Henri Jacob et Jean Désy).
En 2023, l’œuvre Êtres de bois marque une nouvelle étape artistique, explorant les bois de grève et la gestuelle inspirée du caribou forestier. Cette création, née d’une collaboration avec le Petit Théâtre du Vieux-Noranda en Abitibi, implique des spécialistes des communautés autochtones et des créateurs autour de la protection du caribou. Une série de résidences a permis aux interprètes d’intégrer le ressenti de la nordicité afin d’exprimer la force animale qui les habite. Les résidences les plus marquantes ont été celles à la Vallée Bras-du-Nord en compagnie du poète et expert en nordicité Jean Désy, la résidence au Centre des arts de Baie-Comeau et la résidence offerte par le Residency Eina Danz en Norvège. À l’issue de cette résidence ultime, la compagnie a saisi l’opportunité de tourner l’adaptation cinématographique de l’œuvre dans la majestuosité des paysages norvégiens, où la problématique entourant les rennes est similaire à celle du caribou forestier.
Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?
En 2022, Chantal Caron et Fleuve Espace danse ont atteint un jalon important avec l’explosion de la reconnaissance internationale pour la qualité de ses œuvres, son influence grandissante dans le domaine des arts écologiques et son positionnement numérique. Après deux décennies d’existence, la compagnie continue de se développer, en intégrant des artistes d’autres disciplines et en explorant de nouvelles formes de création, notamment en arts médiatiques et en installation physique. Le processus de création s’est enrichi d’un nouveau cycle, allant de la scène à l’image, de la danse à la vidéodanse, et de la
performance en extérieur à des installations d’arts médiatiques. En créant un effet de synergie et d’entraînement entre différents types de projets, Chantal Caron arrive à pérenniser ses oeuvres et à en multiplier le découvrabilité. Ainsi, toujours à partir d’une inspiration liée à la nature, le mouvement expérimenté en laboratoire de création devient production chorégraphique, film, ou une installation d’art médiatique. Avoir vu une création in situ donne envie de voir le film; voir un des films donne envie de voir les installations et vice versa. Nos images circulent et sont unanimement considérées fortes et puissantes. Tant au niveau des tournées, de la création, de la collaboration, de la diffusion, de la présence dans la communauté, la compagnie Fleuve Espace danse a connu une évolution des plus stimulantes dans les dernières années.
Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?
« Je veux amener le spectateur à se connecter à son essence pour lui faire vivre une expérience porteuse de changements profonds, principalement en faveur de la protection de notre environnement naturel qui m’inspire tant. J’aime placer le spectateur au cœur de la
nature, en le rendant témoin d’une poésie dansée tout en lui offrant le cadeau d’un
écosystème à la fois riche, complexe et fragile. En éveillant la conscience de cet
environnement où les humains, la nature et les animaux coexistent, je présente mes
créations originales qui reflètent le cycle de la vie. J’aurai 65 ans en 2025. Les années passent; j’ai encore tant à donner. »
Chantal Caron, avec près de 40 ans d’enseignement de la danse à Saint-Jean-Port-Joli, se fait un devoir de diffuser ses créations dans son village natal. Elle a un souci constant de nourrir sa communauté soit en impliquant la relève de l’école de danse au sein des productions, soit en faisant danser son village. Les jeunes ont toujours été au cœur de ses préoccupations, le lien émotionnel entre l’École de danse et FED étant majeur. Chaque année, par la production de l’événement « À Ciel Ouvert » la compagnie organise des événements extérieurs et des spectacles déambulatoires impliquant des artistes de divers horizons. Elle a été récompensée pour son rôle dans la valorisation de Saint-Jean-Port-Joli, et s’implique comme ambassadrice de Leucan et pour ses levées de fonds locales. FED participe activement aux Journées de la culture, à la Journée internationale de la danse et la Journée mondiale de l’eau. En 2023 pour la Journée de la danse, la compagnie a organisé une projection du court-métrage « Prendre le Nord », suivie d’un panel sur la réalisation du film pour la communauté et les nombreux bénévoles ayant pris part au tournage. Cette année, pendant la Semaine mondiale des Océans, le film « Marée Noire » sera projeté pour la première fois au public port-jolien, suivi d’une conférence de la biologiste Lyne Morissette et d’une déambulation symbolique impliquant de jeunes danseurs et de jeunes scientifiques. Ce projet, nommé « Quand l’art danse avec l’océan », fait partie des 5 projets sélectionnés au Canada pour cette initiative.
Œuvrant en milieu rural où la population est généralement assez homogène et où l’offre culturelle l’est tout autant, Chantal Caron a intégré à ses groupes d’interprètes des artistes issus des communautés culturelles et des propositions qu’il ne serait pas possible de voir dans la région. En mettant en vedette une interprète de 84 ans dans Les Moires, une trentaine de figurants âgés de 5 à 70 ans dans Hommes de Vase ou en intégrant la relève de l’École de danse dans ses productions, FED favorise l’inclusion et la diversification, entraînant un achalandage important de spectateurs de tous âges et de champs d’intérêt variés. En amalgamant des propositions issues de disciplines différentes, Chantal Caron propose des créations accessibles pour les néophytes et les chevronnés.
La proximité avec le public est essentielle pour la réussite des spectacles in situ. L’absence de rideaux permet une interaction directe avec les spectateurs après chaque performance. Les représentations ne se terminent qu’au départ du public, créant ainsi des échanges profonds. Beaucoup suivent Fleuve Espace danse d’un spectacle à l’autre, attirés par la richesse des rencontres. Chantal Caron est désormais invitée à donner des conférences, elle a récemment été la conférencière d’honneur lors de la première édition de « Résonance culturelle » organisée par Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches.
Chantal Caron souhaite continuer d’attirer de nouveaux publics notamment par l’intérêt suscité autour des reconnaissances et des prix reçus. En visant des niches très spécialisées pour ses productions et sa diffusion, les oeuvres prennet part à des événements hors des circuits habituels et rejoindre de nouveaux marchés. À titre d’exemple, «Marée Noire» a été présenté à Washington lors d’un congrès environnemental devant des spécialistes de partout à travers le monde, dont 28 000 scientifiques lors de l’AGU2024 à Washington DC (American Geophysical Union).
Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?
Chantal Caron remet constamment en question sa pratique, c’est son moteur et sa stimulation initiale. Ce qui a commencé comme une exploration de l’environnement immédiat a évolué en une réflexion sur la spécificité du milieu selon le regard de ses habitants et des écosystèmes. Deux décennies d’exploration du mouvement l’ont poussé à identifier les enjeux de la pratique in situ et à approfondir son rapport au territoire. Le changement, l’adaptation et le nomadisme font partie de son processus de création, qu’il s’agisse de tourner sous des tempêtes et avec des nouveau-nés ou de travailler en autonomie avec des interprètes dans des environnements isolés.
Fleuve Espace danse vise à faire connaître la discipline de la danse et à promouvoir la pratique professionnelle à travers le territoire lui-même. En s’inspirant d’un lieu dans un espace-temps, elle traduit l’information à travers le mouvement, la transcendant à travers le corps. Consciente de son rôle dans la danse contemporaine et la vidéodanse in situ, ses films sont étudiés à l’Université de l’Illinois et visionnés mondialement. Sa démarche artistique fait l’objet d’une thèse à l’Université Paris-8 et fait échos jusque dans les médias français. La compagnie accueille et forme des générations de danseurs en extérieur.
Les spectacles de Chantal Caron, adaptés des milieux naturels aux trottoirs urbains, montrent que la danse peut être un puissant outil d’engagement social. La compagnie tisse des liens entre différentes disciplines artistiques, créant des spectacles pluridisciplinaires et des œuvres adaptées aux plus récentes technologies. Elle participe à des événements interdisciplinaires, comme des festivals de chanson et des expositions muséales, pour élargir l’appréciation de la danse.