Élise Bergeron
Élise Bergeron. Photo: Philippe Poirier
Biographie
C’est par la danse contemporaine qu’Élise Bergeron magnifie la relation avec son environnement : sa danse est un acte poétique, social et humain. En tant qu’interprète, chorégraphe et enseignante, elle place le travail somatique et énergétique au coeur de sa démarche. Sa pratique du Continuum, du Qi Gong et de l’improvisation induit sa danse : elle s’intéresse à une approche sensorielle, intuitive et poreuse qui transcendent les multiples couches de l’humain et qui va au delà de la forme.
Elle porte le travail de nombreux créateurs-rices tels-les qu’Emmanuel Jouthe, Audrey Rochette, Aurélie Pédron, Ariane Boulet, Maïgween et les Orteils, Estelle Clareton, PPS danse, Simon Ampleman et Stéphane Gladyszweski. Sa danse a ainsi rencontré les publics du Québec, du Canada et de l’International.
Sa nouvelle création, Annedda, est une rencontre sensible avec le monde végétal indigène du Québec, à travers une approche interdisciplinaire où le mouvement, le son et les arts visuels cohabitent de manière immersive dans l’environnement
Démarche artistique
À travers ma dernière création Annedda, une rencontre sensible entre ma danse et le monde végétal, je développe une œuvre qui va au-delà de l’acte artistique. Je m’intéresse à la dimension philosophique de l’art et à son pouvoir politique. En revalorisant le vivant et en portant une attention particulière à l’éthique végétale, l’oeuvre remet en question le paradigme anthropocentriste.
Dans un soucis de déhiérarchisation du vivant et de créer du liant, la notion d’immersion est au centre de mon travail. Je m’intéresse à l’interdisciplinarité, où les médiums s’inter-influencent dans un dialogue poreux entre eux et avec l’environnement. Je m’intéresse aussi à l’effacement des frontières qui existe entre l’œuvre et les spectateurs en proposant des expériences horizontales de partage qui touche au soin de la collectivité. Je mets à disposition un espace qui privilégie le « être ensemble » plutôt que le faire ; une manière d’inviter à repenser notre rapport au temps.
Annedda-Champ des Possibles (2024). Chorégraphie et Interpretation: Élise Bergeron. Photo: David Wong
Questions - réponses
Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?
Depuis 2020, je développe Annedda, un projet à la fois de recherche et artistique consacré au monde végétal. Désignant « Arbre de vie » en iroquois ou Pin Blanc – Pinus strobus, Annedda est une installation chorégraphique, sonore et visuelle in situ de longue durée qui s’enracine dans l’étude sensible des plantes indigènes et sauvages.
Préoccupée par la dissolution des territoires végétaux et culturels, la reconnaissance du monde végétal et de son matrimoine est au coeur de mon travail. Annedda est une encyclopédie végétale mouvante, en constante évolution, qui relie savoirs ancestraux à la conscience actuelle, renforçant notre sentiment d’appartenance au territoire. En portant attention au monde végétal, dans une éthique sensible et une philosophie global, Annedda remet en question le regard anthropocentriste qui détruit par ignorance. L’installation invite à une réflexion sur notre rapport à l’environnement urbain et naturalisé ainsi qu’à sa phytodiversité, encourageant une reconnexion consciente avec le monde végétal. En sensibilisant le public à l’existence et la reconnaissance du monde végétal en suscitant l’empathie envers celui-ci, Annedda propose de décentraliser notre regard et de décoloniser notre approche au végétal.
En végétalisant artistiquement les endroits de rassemblement, l’oeuvre apporte beauté et vie aux lieux où la nature reprend ses droits afin de mieux vivre ensemble. Mieux connaitre son environnement, n’est-ce pas une manière de mieux s’y adapter?
Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?
Les enjeux écologiques s’incarnent et se matérialisent dans une oeuvre interdisciplinaire où la danse, le son et les arts-visuels cohabitent dans l’environnement :
PERFORMANCE DANSÉE
Depuis 2020, j’étudie par le corps les espèces végétales spécifique présentent sur les territoires que j’investie. Je m’intéresse à leur caractéristiques sensorielles, à leur mouvement, à leur place dans l’écosystème, mais aussi à leurs propriétés nutritives, médicinales et spirituelles, et aussi à la mythologie qui découle de chacune d’elle et ce à travers différentes cultures. Ma danse est l’incarnation physique de plus de 60 individus végétaux étudiés. Elle s’articule tel un herbier dansé, passant d’une plante à l’autre, d’un conifère à un lichen, par exemple. Basée sur un rapport sensoriel de textures et d’imaginaire, la performance évolue abordant des états physiques et psychiques : une danse phytomorphique, qui touche l’essence de chacune des espèces. À l’image des mutations saisonnières, elle est une longue et lente transe en continu, qui soigne, apaise, et qui connecte au spectateur à l’échelle de l’intangible.
INSTALLATION ET PERFORMANCE SONORE
À la manière d’une plante qui agit et subit, le son est composé et performé par une méthode d’improvisation en résonance à son environnement. Créée avec des synthétiseurs et des pédales d’effets, la composition instantanée se fait guider par les mouvements de la danse et du vivant, tout comme la danse glisse sur les cycles du son. La performance sonore est exécutée avec une attention particulière au temps et à l’espace : elle saisit les reliefs et les accidents sonores de l’environnement, accentuant ainsi la relation immersive avec le lieu. À cet effet, un dispositif instrumental portatif est conçu de manière à permettre la création et la diffusion sonore tout en étant en déplacement. Ce système mobile est complété par une installation de 10 mini-enceintes fixes qui spatialisent le son autour de l’espace de performance, immergeant les spectateurs. À plus petite échelle, les Écoufleurs, sculptures sonores minimalistes, invitent le public à une expérience de proximité. Ces dispositifs légers et autonomes créent des mouvements et des textures de passage, donnant lieu à une expérience sonore à la fois intime et globale.
INSTALLATION VISUELLE
Dans le souci d’enraciner et de lier l’œuvre à son environnement vivant, une installation visuelle évolutive est conçue. Une composition répétitive faite à partir de matériaux synthétiques (papiers réfléchissants, rubans colorés, cordes scintillantes et cure-pipes) génère des paysages mouvants, où des éléments naturels transformés sont intégrés. Ces interventions visent à amener le regard à différentes échelles et à créer des mises en situation donnant un caractère vivant aux matériaux qui se meuvent par les composantes du lieu (vent, luminosité, passage humain). Un documentaire contemplatif, mettant à l’honneur divers individus végétaux, se déploie à travers une télévision cathodique et des tissus translucides, incrustés dans l’espace. Les projections lumineuses se dévoilent progressivement au fil de la performance, suivant le cycle solaire naturel, alors que des imprimés de ces images altérées se balancent suspendus dans les arbres et arbustes. L’installation visuelle vise à donner du relief à l’espace en y amenant une fantaisie: une manière de valoriser le lieu et les espèces qui l’habitent.
EXPÉRIENCE VÉGÉTALE
Au cœur de l’installation, les livres et les cahiers ayant guidé le processus de création sont mis à la disposition du public. De plus, les Micro-mondes (mousses végétales) peuvent être observés à l’aide d’une loupe, et des élixirs floraux conçus à partir d’espèces locales sont également disponibles à la consommation. L’expérience végétale est un aspect important de l’œuvre car elle permet de la partager de manière intime et multisensorielle, et offre également aux visiteurs une porte de compréhension. C’est aussi une manière de redonner de la valeur au monde végétal, en créant une mise en commun des connaissances et de l’imaginaire.
Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?
Ma méthodologie commence systématiquement par de longues marches d’exploration pour repérer et identifier les espèces végétales présentes dans le lieu. Ce processus d’identification m’a permis de développer une sensibilité et un respect profond du monde végétal.
Au cours des quatre dernières années, mes recherches et performances ont été réalisées dans une grande diversité de terrains: sentiers forestiers dans des forêts mixte et boréales denses des Laurentides et de l’Abitibi-Témiscamingue, berges de lacs, rives rocailleuses et quais du Bas-St-Laurent et zones de friche urbaine, champs ouverts, sites industriels de Montréal.
Mon processus implique une immersion complète dans ces environnements, quelle que soit la météo ou la saison. Chaque étape du processus se déroule dans un engagement physique à même le territoire.
Par l’identification, l’observation méticuleuse, le dessin, la photographie, la vidéographie de longue durée, des lectures approfondies et diversifiés et les concoctions comestibles, j’absorbe les informations de chacune des espèces ; je les intériorise, je les vis à travers le mouvement sensoriel et je les deviens au cours de longue exploration corporelle. Je construis ensuite des vocabulaires dansés modulables qui touchent à l’essence de chacune d’elle : une danse phytomorphique, qui passe d’une espèce à l’autre. Je documente ensuite ses informations dans mes cahiers de création.
Annedda-Champ des Possibles (2024). Chorégraphie et Interpretation: Élise Bergeron. Photo: Kimura Byo
Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?
Annedda se déploie dans une installation performative interdisciplinaire in situ de longue durée. Les médiums s’entrelacent dans une interrelation organique, en immersion complète à l’espace de présentation. Les disciplines travaillent en harmonie, en se complétant mutuellement pour créer un ensemble cohérent, guidé par une vision commune d’inclusion environnementale, de temporalité, de porosité et de respect du vivant. Par sa thématique comme par sa mise en oeuvre, Annedda propose un décloisonnement des médiums artistiques, privilégiant un travail collaboratif et sensible.
L’oeuvre prend forme en résonance avec son sujet : le son et la danse se composent dans l’instant, suivant une temporalité lente, et déployant une performance qui s’étire dans la durée à l’image du rythme végétal, tandis que l’installation visuelle façonne un espace invitant les visiteurs.ses à coexister et à partager un moment d’être-ensemble. À la croisé d’une proposition artistique et éducative, Annedda offre une expérience multimodale permettant tant l’immersion dans une oeuvre contemplative que l’apprentissage sur le règne végétal qui nous entoure. L’installation suscite une réflexion profonde sur notre place dans l’écosystème et nous incite à transformer notre rapport au monde.
À travers la création d’Annedda, j’ai cherché à percevoir le monde selon la sensibilité végétale, en adoptant leur perception et leur temporalité. J’ai insufflé dans la performance cette porosité au vivant et à l’espace, dans l’esprit du « faire monde » théorisé par le philosophe Emanuele Coccia dans La vie des plantes : une métaphysique du mélange ; cette capacité d’absorber le monde tout en le construisant simultanément. Cette démarche m’a conduite à habiter le temps et l’espace autrement, à développer une porosité à l’environnement pour m’y immerger pleinement, à laisser l’espace s’exprimer autour de moi et à en devenir partie intégrante. J’ai ainsi appris à dissoudre ma volonté de conquérir l’espace, en me laissant voir, et surtout, en me laissant être à travers la performance
Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?
Annedda est une oeuvre expérientielle qui suggère une approche qui soit plus près du citoyen et de la communauté. L’oeuvre s’affranchit des codes de performance et de représentation conventionnels afin de proposer une expérience commune aux performeurs et aux spectateurs à travers un état de présence à l’espace, de l’ordre de la cohabitation sensorielle et artistique. Elle suggère la conscientisation du soin de la collectivité, en créant un moment de partage dans l’ici-maintenant.
L’oeuvre offre une approche multimodale, invitant les visiteurs.euses à explorer l’installation selon leurs propres rythmes et intérêts. Cartographiés, les espaces de performance sont circonscrits en différentes stations à travers lesquelles le public peut déambuler à sa guise. Des îlots confortables sont aménagés pour les visiteurs.euses leur permettant de se déposer dans une temporalité longue et de leur offrir différents points de vue sur l’œuvre. Afin de faciliter l’accès à l’œuvre et aux thèmes centraux abordés, une hôte accueille le public, invités et passants curieux ; leur offrant les clefs de compréhension et renforçant l’autonomie de chacun.
L’installation offre une expérience immersive qui invite à la réflexion sur notre rapport à l’environnement urbain et rural. En créant un espace artistique qui invite au ralentissement et à la reconnexion avec le monde végétal, Annedda met en valeur la phytodiversité, renforçant ainsi le sentiment d’appartenance du public au territoire.
Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?
Annedda explore divers écosystèmes et diversité floristique du Québec (milieux mixte, boréal, maritime et urbain) et privilégie des espaces de présentation non conventionnels pour les arts vivants : espace interstitiel, terrain industriel, friche, berge ou boisé par exemple. En immersion totale, les résidences de création et performances se déroulent à même le territoire. J’étudie et répertorie les plantes endémiques du lieu de présentation. La pièce s’enracine ensuite à même les lieux où elle prend place. Afin de donner du relief à l’espace, les installations visuelles et sonores y sont déployées en agissant sur l’espace et en étant informées par celui-ci alors que la performance dansée s’immisce à travers la végétation présente. La spécificité de chaque lieu nourrit ainsi non seulement la forme artistique mais aussi la relation que l’oeuvre tisse avec son public, transformant des espaces négligés en territoires de rencontre et de contemplation. En investissant ces espaces, le projet effectue un acte de « végétalisation artistique ». Cette démarche s’inscrit dans une vision plus large de revitalisation culturelle et de reconnexion au territoire.