Céline Boucher
Biographie
En art performance depuis 2003, je suis également formatrice et facilitatrice auprès d’artistes interdisciplinaires. Parallèlement à ma démarche artistique, je pratique et enseigne le tai-chi depuis une quarantaine d’années. En 2018, j’ai complété une recherche création doctorale en Études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal. J’y ai créé mon alter ego « La Danseuse Utopique », une rencontre entre la performance, la danse et le tai chi. Mon projet actuel, amorcé avec Poésies d’un territoire (2021), vise à magnifier l’effet des saisons sur le vivant. J’ai diffusé mon travail et séjourné en résidence de création au Québec, en France, Suisse, Belgique, Pérou, Espagne et États-Unis. Je vis et travaille à l’Avenir dans le Centre-du-Québec.
Démarche artistique
« […] la meilleure manière d’entrer en relation avec les plantes devient, logiquement, l’expérience kinesthésique […] »
E.Zhong.Mengual (2021)
J’ai grandi dans un petit village en Haute-Gaspésie au Québec, un territoire maritime immense, je suis et serai toujours sensible à la force des éléments naturels. Aller dans le vent, recevoir la pluie, la neige, marcher en bordure de mer et sur la berge de galets a façonné ma corporéité. Aujourd’hui, en jumelant cet héritage avec ma longue pratique du tai chi et mon territoire rural, je réalise des performances en accord avec le vivant qui m’entoure. Je marche et interagis avec la nature en captant des instants en photos ou vidéos. J’idéalise cette idée du corps-perspective qui dialogue en ouverture avec la nature. J’explore la mémoire corporelle et les ressentis issus de mes marches en nature.
Questions - réponses
Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?
Un jour, j’ai entendu un vieil homme d’origine Cri raconter qu’il n’était pas « dans » la nature, mais AVEC la nature. Je suis sensible à cette interaction et à la communion de tous les vivants qui se partagent un territoire. J’observe comment les animaux interagissent ensemble. Comment les plantes s’ajustent et poussent en harmonie dans un espace donné. Comment certaines espèces se croisent, s’entrecroisent, s’aident, se nuisent et sont représentatives des lois naturelles. Mes enjeux sont d’observer les équilibres, les forces et de me connecter au vivant au fil des saisons. La modulation dans les caractéristiques physiques de chaque espèce quelle soit minérale, végétale ou animale illustre l’adaptabilité nécessaire pour vivre en harmonie avec notre grand territoire.
Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?
La ruralité et le terroir exercent une influence majeure sur ma pratique, car je suis profondément sensible aux mouvements de cette nature. À l’instar de Thoreau (Walden) ou encore Nan Sheperd (la Montagne Vivante), je suis fascinée par cet attachement à un lieu naturel spécifique qui nous met en contact direct avec l’impermanence. Ce qui m’émeut encore plus ce sont les moments de grâce que ce territoire offre à chacune de mes marches. Les lever du soleil, la pleine lune, les orages, les tempêtes de neige impactent ma réceptivité aux éléments. Tout ceci est parfaitement en accord avec ma pratique de la performance qui se vit dans l’instant présent. Par exemple, l’observation attentive des chutes de flocons de neige lors d’une randonnée sera transposée dans un travail gestuel. Je jumelle cette observation à ma sensibilité face aux comportements connus de la nature qui se transforme saison après saison.
Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?
Je capte avec la caméra des instants en photo ou en vidéo ou encore j’amorce un travail gestuel sur le vif (ex. flocons de neige). Je lis les écrits de philosophes, de chercheurs qui s’intéressent à l’écologie. Je m’inspire de leurs observations sur le terrain.
Par exemple, H.D.Thoreau, B. Morizot ou encore V. Despret font partie de mes références. Mon processus se développe en spirale, je suis entrainée par leurs observations que je transpose et adapte à ma création. Thoreau montre la diversité rencontrée lors de la marche quotidienne sur le même chemin, jour après jour. Morizot nous initie à devenir attentif.ve.s aux égalités de présence entre les espèces et finalement Despret nous enseigne à reconnaître les différentes partitions (chants, comportements, mouvements, etc) d’un territoire occupé.
« […] qu’est-ce qu’on décide de rendre remarquable dans ce qu’on observe? Pour rendre possibles d’autres histoires. » V.Despret (2019)
Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?
Les photos et les vidéos affichées sur mon site web témoignent de mon travail de recherche et de création qui est interdisciplinaire. Mes observations et mes interactions avec la nature sont constantes. À chaque jour, je reste sensible à ce qui peut advenir ou se présenter lors de mes sorties. J’emmagasine des sensations, des formes, des chants, ou des comportements. Lorsque l’opportunité se présente, je fais des liens et les travaille sur ma démarche visuelle, performative et gestuelle.
Depuis le début de l’année 2025, je suis de retour en studio. J’effectue une recherche sur l’expression gestuelle de ces ressentis dans sa forme la plus authentique. J’expérimente la transition vécue sur le terrain versus la mémoire tangible issue de l’expérientiel. Le défi est de réunir ces deux états et de les mener vers la Danseuse Utopique.
Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?
Je suis très sensible à la réceptivité du public. Toutefois, depuis quelques années, il est plus rare que je puisse présenter mon travail. Lorsque cela arrive, je suis dans une diffusion plus intime et spontanée avec un public avisé. J’aime que le spectateur soit informé sur les sources de ma démarche, je suis sensible à cet échange d’expériences.
Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?
Dans ma région, je rencontre des pairs sensibilisé.es à la nature et la relation que nous entretenons avec elle, nous réuni.es. Depuis quelques années, je retrouve une communauté de pratique où nous réalisons des projets à l’extérieur, hiver comme été. Nous privilégions les rencontres signifiantes et porteuses d’actions potentielles. Nous mettons sur pied des horaires de travail où nous discutons et réalisons des créations organisées ou spontanées. Il y a un réel partage de connaissances et d’expériences.