Camille Havas

Camille Havas. Photo: Adriana Garcia Cruz

Biographie

Je pratique le cirque depuis mon plus jeune âge, ce qui m’a donné l’opportunité de voir beaucoup de personnes se blesser. Après un diplôme d’école d’ingénieur en informatique (2008) je bifurque assez vite, la totale négation du corps planant dans ce milieu et le format de travail ne me correspondant pas du tout.
En 2015 j’émigre à Montréal. Remettant la perception au cœur de mon propos, je revient vers l’art vivant et me forme en danse par l’intermédiaire de multiples stages à saveur somatique, qui répondent à toutes mes questions, autant sur le corps que sur le rapport au monde. Je participe à fonder le collectif Feuille déchirée en 2019, nous développons un langage inspiré du théâtre de la performance et du cirque dont le centre est la relation avec le spectateur. En 2024 nous sommes programmées au Théâtre Aux Écuries et nous lançons dans une seconde création en 2025.

Démarche artistique

Depuis 2015, je développe une pratique artistique protéiforme – écriture / cirque / photographie – dont le centre est le partage d’expériences et l’observation des dynamiques du vivant en lien avec des aspects de la diversité.
Dans le milieu naturel, la diversité est reconnue comme une richesse nécessaire – au lieu d’un combat social – et sa beauté échappe à tout totalitarisme esthétique. Constatant notre habileté naturelle à admirer la variété au sein de la nature, mais parfois moins en ce qui concerne l’Humain, je cherche à transférer cette capacité vers d’autres contextes en jouant avec la perception pour proposer d’autres perspectives.
En cirque, je développe une gestuelle que j’appelle cirque somatique, en “résonance avec l’espace” (par opposition à “au service de la performance”). En théâtre, je travaille la relation au spectateur pour lui donner une place active, participative, dans le but de rendre vivantes nos relations, à soi, à l’autre et à l’environnement.

Lignine (2021). Chorégraphi et Interpretation: Camille Havas. Photo: Mathilde Bénignus

Questions - réponses

Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?

Je m’intéresse à développer la perception de l’environnement, qui inclut l’autre humain tant que le non-humain. Dans son travail, Baptiste Morizot souligne que ce que nous appelons “Nature” désigne ce qui n’est ni humain ni transformé par l’homme. Cette pensée reflète l’héritage dualiste qui place l’Humain en opposition au reste du monde vivant ; tout comme lui, je préfère le terme de vivant et mon travail invite à reconsidérer notre rapport au vivant et ce que nous considérons comme vivant, afin de retrouver la place qui est la nôtre : imbriquée dans un tissage pérenne dans toute la complexité du monde. Pour rassembler ce qui est séparé par cet héritage dualiste, je cherche à créer une brèche dans les perspectives établies, à créer une question en me plaçant très proche du ressenti et de la subjectivité. Créer des ambivalences pour montrer que ce qui est séparé fait partie d’un même système, d’un même corps vivant.

Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?

En tant que performeuse, ma posture est centrale. Je ne suis pas là pour montrer, mais pour faire advenir. Dans le spectacle que nous avons crée avec Feuille déchirée, c’est tout un dispositif que nous avons élaboré (prise de contact avec les spectateurs avant le spectacle, enregistrements d’anectodes par les spectateurs joués live pendant le show, discussion informelle et naturelle provoquée à chaque fin de spectacle et qui fait partie du spectacle…). Ce dispositif est la pour nous faire prendre conscience de la présence de l’autre, de sa pertinence et de sa richesse. Je crois fortement que le premier pas pour changer de posture écologie et d’apprendre à se décentrer et revaloriser ce qui est autour de soi.
Dans d’autres projets solos ou duo de cirque, je développe une gestuelle subtile, aux antipodes de la performativité, qui met l’accent sur le senti du corps. Le but n’est pas d’impressionner par la prouesse mais d’interpeller à la sensation. Si chacun écoute son corps, entent-il mieux ses chuchotements et ses intuitions ? Personne au fond de soi n’a l’élan de saccager les ressources.
Dans mes projets photographiques je suis plus littérale, ce sont uniquement des photographies de nature, toujours des projets vécus en autonomie et en me mettant en jeu physiquement. La sensation reste une source d’inspiration et un moyen de garder la place qui est mienne, un être fragile dépendant de ses prochains.

Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?

Je dirais que l’éthique personnelle et la cohérence dans toutes les étapes du processus est ma ligne de conduite systématique. Ensuite chaque projet a son propre propos, mais rien ne peut être construit sans le respect, la construction de lien profond avec mes collaborateu.r.ices, (Et donc en général un processus de création assez lent) et se donner le temps de s’assurer que tout le projet est cohérent avec le propos et avec nos valeurs.

Duo trapèzes. Chorégraphie et Interpretation: Camille Havas. Photo: Hervé Leblay

Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?

Dernièrement je me suis vraiment concentrée sur l’art vivant, créant une pièce de théâtre-cirque participative. Ce qui m’interesse dans l’art interdisciplinaire c’est que chaque code est remis en question. En effet le code du cirque pour telle affaire vient en collision avec celui du théâtre et nous devons choisir l’un des deux ou en inventer un autre. Cela donne des créations très conscientes, très en relation avec le propos. Encore une fois cela soutien la cohérence, c’est une perspective de création que j’appelle « vivante » car chaque choix est en relation avec son environnement, avec les besoins et possibilités du projet.

Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?

Très inspirée par le livre de Charles Stépanoff « Voyager dans l’invisible » dans lequel il trace un parallèle entre l’attitude des chamans en sibérie (seul protagoniste ou bien canal de communication avec l’invisible, proposant une expérience active à toutes les personnes présentes) et par le parallèle qu’il propose avec le rôle des arts vivants aujourd’hui, il nous semblait évident que la relation avec le public doit être développée, et rendue à double sens. C’est une manière de briser cette hiérachie qui masque la réciprocité des relations.

Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?

Je fréquente de nombreux milieux, cirque, danse, fanzine, théâtre, et j’adore savoir ce qui s’y fait et mêler les influences. J’essaye de faire en sorte que ces milieux se parlent plus, chaque discipline a un angle de vue mais aussi un angle mort. Je participe à des activités disciplinaires de chacun de ses milieux et j’aime être celle qui invite à circuler.