Mathi LP

Mathi LP. Photo: VK Preston

Biographie

Mathi LP est un.e artiste en arts vivants basé.e à Tiohtià;ke, Mooniyang, Montréal. Iel s’intéresse aux diverses postures d’engagement des corps dans leurs relations aux espaces tangibles et imaginés. Diplômé.e du programme de création en danse contemporaine à l’Université de Concordia, iel navigue aujourd’hui entre la danse dite contemporaine, les pratiques somatiques, l’écriture, la facilitation, l’enseignement, l’accompagnement artistique et la performance.
Pour Mathi LP, l’enseignement et la facilitation sont des pratiques artistiques politiques, porteuses de discours sur les corps qui affectent notre rapport au monde. Iel a étudié lors de sa maitrise à l’UQAM les mouvements discursifs des corps fluides comme vecteur d’activisme et de transformation sociale. Dans ses travaux, Mathi LP cherche à déployer diverses modalités d’engagement, autant personnelles, qu’écologiques, que sociales, pour réfléchir par et à travers l’expérience d’un corps en mouvement un monde en perpétuel changement.

Démarche artistique

La danse est pour moi un espace de réflexions vécues et de dialogues sensibles avec l’environnement et ses habitant·es. Je questionne la place de l’art vivant et des pratiques somatiques dans la construction d’un avenir habitable pour tous.tes. Je privilégie la recherche par le corps, lieu d’écoute, de résonance et de connaissance. Le format de mes œuvres émerge en délogeant les conventions pour mieux servir le propos. Lettre d’un poisson solitaire, par exemple, est un dispositif de réflexion performatif qui met en dialogue le Drag et le Continuum pour explorer la fluidité comme vecteur de transformation sociale et écologique. Espace Aperçus, propose des résidences de partage de pratiques, invitant des artistes à cohabiter avec le plus qu’humain, à décentrer leurs gestes et à nourrir un dialogue solidaire et ennactif. Mon travail explore les récits implicites des postures et revendique une éthique du processus, de la différence et de la connectivité.

Lettre d'un poisson solitaire (2025). Mathi LP. Photo: Capture d'écran d'une Captation Vidéo de Philippe Poirier

Questions - réponses

Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?

Je ne m’attache pas à des enjeux écologiques précis, au sens classique du terme. Mon point de départ est plutôt une remise en question de nos modes d’action et de production artistiques, ancrés dans un anthropocentrisme devenu si évident qu’il en devient souvent souvent invisible. La perspective écologique s’est imposé à force d’interroger les préocupations des corps fluides que nous sommes, les postures antropocentriques implicites qu’elles maintiennent, et en questionnant ce que peut signifier un geste dansé. Cette réflexion m’a menée à l’eau, non comme simple matière ou symbole, mais comme un être de relation, une présence active à même nos corps. L’eau, par sa capacité à relier, à traverser, à transformer, m’a ouvert une voie sensible pour penser une écologie incarnée, située, où les gestes dansés, posés et sentis deviennent des vecteurs d’écoute, d’attention et de cohabitation avec le plus-qu’humain. Ainsi, ce sont les enjeux liés à la déconstruction des hiérarchies entre humain·es et éléments, à la redéfinition de l’agentivité dans le geste artistique, et à la possibilité d’un vivre-ensemble élargi, qui me mobilisent le plus dans mon travail.

Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?

Ma démarche de création est une tentative d’entrer en dialogue avec l’eau comme entité vivante et connaissante, à la fois présence quotidienne et concept philosophique. Inspirée par les écrits de Neimanis, j’envisage l’eau comme une matière à penser et à ressentir — une métaphore incarnée du concept de fluidité. Je me suis rendue disponible à l’observation de ses mouvements, de ses états changeants, de sa mémoire et de sa présence dans mes gestes les plus simples : la pluie sur ma peau, mes larmes, la vapeur sur une vitre, une fontaine croisée par hasard etc. En reconnaissant à l’eau son agentivité propre, j’ai cherché à créer une alliance, un espace de cohabitation entre le vivant humain et plus-qu’humain qui a menée à une hydrologique de création. Cette approche qualitative et relationnelle me permet de déplacer la centralité du regard humain dans le processus créatif, et d’y inviter divers formes de savoirs. L’eau devient alors ma. mon mentor.e, complice, co-créateur.ice : iel informe mes danse, les imprègnent, les détournent, et m’aide à repenser les gestes comme des prises de parole situées dans un monde vivant.La danse est devenue pour moi un vecteur d’activisme discret, un moyen de décentrement, un espace où m’engager dans une mobilité engagé dans le monde. Mon attention se porte sur la connectivité entre les êtres et les éléments, sur les savoirs sensibles et situés qui émergent des corps fluides — des corps en relation, perméables et traversés. Ce sont ces états de porosité et de transformation, propres à la fluidité et à la rencontre de l’adversité qui m’ont amenée à considérer l’environnement non comme un décor, un simple lieux ou un sujet, mais comme un collaborateur de la création.

Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?

Mes méthodes de travail reposent sur une attention accrue à la qualité des relations que j’entretiens — avec les matériaux, les gestes, les temporalités, et surtout avec les entités plus-qu’humaines qui cohabitent. Je ne cherche pas à représenter l’écologie, mais à l’habiter et à être habité depuis des espaces sensibles en mouvement. Ma démarche s’ancre dans une écoute active, un ralentissement volontaire, une observation attentive des dynamiques du vivant, en particulier de l’eau, que j’ai approchée comme alliée, co-créatrice et détentrice d’un savoir incarné. Il m’a fallu ajuster mes modes d’attention et repenser ma posture d’artiste.
J’inclus des temps d’observation, de déambulation, de réceptivité dans mon processus, où le geste naît moins d’une volonté formelle que d’une cohabitation avec l’environnement. Je conçois le processus de création comme un espace de « devenir avec » (Despres, 1999), de cohabitation et de co-agency. Cela implique aussi de laisser tomber l’exigence de maîtrise ou de résultat au profit d’une recherche située, fragmentaire.
Ma relation à l’élément eau occupe une place centrale puis que pour moi, iel est l’entité connectante de tout écosystème. Je ne cherche pas à l’utiliser ou à la représenter, mais à apprendre d’iel, à me rendre disponible à ses rythmes, ses transformations, ses façons d’habiter le monde. L’eau me guide à penser hors de l’isolement des savoirs à maîtriser, mais dans les interconnexions sensibles, incarnées et mouvantes.

Cette démarche s’inscrit dans les méthodologies et épistémologies post-humanistes féministes. Ces approches ne visent pas à fixer des savoirs, mais à explorer des relations de connaissance en constante évolution, souvent à travers une interdisciplinarité assumée. Mon dernier travail, »Lettre d’un poisson solitaire » est une recherche-création qui interroge les mouvements discursifs des corps fluides par la mise en dialogue de la pratique performative du Drag et de la pratique somatique du Continuum. Elle propose une réflexion par l’art vivant sur ce que peut être un corps fluide et ses réverbéreations politiques. Cette recherche s’inscrit dans une démarche personnelle où j’ai été accompagné, informé et inspiré par l’élément eau qui traverse mon corps et circule mon quotidien. Bien que ma recherche se développe au sein du champ de la danse, elle convoque les voix croisées des études féministes et queer, de la sociologie, de la biologie, de l’écologie, de la performance et des pratiques somatiques. Les épistémologies post-humanistes féministes, parce qu’elles refusent les logiques de maîtrise, me permettent de penser avec l’eau — non pas en la réduisant à une ressource, mais en reconnaissant son agentivité propre et sa capacité à transmettre des savoirs incarnés.

Dans ce cadre, mon processus de création devient un espace de recherche situé, partiel, traversé par des alliances interspécifiques et par un désir de décentrer l’humain sans ignorer ses responsabilités sociales. Ainsi, danser avec l’eau, c’est aussi reconnaître les inégalités d’accès à cet élément fondamental, tout en élargissant les perspectives de justice sociale à un monde plus-qu’humain. Mes méthodes ne visent pas une vérité, mais une cohabitation éthique, une attention située, une création qui écoute, qui s’ouvre et qui s’immerge dans les devenirs partagés du vivant.

Lettre d'un poisson solitaire (2025). Mathi LP. Photo: Capture d'écran d'une Captation Vidéo de Philippe Poirier

Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?

Mes œuvres prennent des formes hybrides, à la croisée de la performance, de l’atelier pratique et de l’espace de réflexion. Elles ne cherchent pas à fixer un objet artistique fini, mais à rendre visible un processus en mouvement, poreux et évolutif. Par exemple, « Lettre d’un poisson solitaire » est un dispositif polymorphique, sensible aux contextes, aux lieux et aux corps qu’il rencontre. Chaque présentation est une reformulation, un ajustement et un déplacement de l’oeuvre. Ce caractère métamorphique reflète la collaboration avec l’élément eau et une volonté de laisser les préoccupations de mon propre corps fluide traversé par mes expériences personnelles, les contextes sociaux et les relations plus-qu’humaines rencontrés, participer pleinement au tissage de la création.

« Lettre d’un poisson solitaire » n’est pas figée en une forme définie. Elle a plutôt émergé comme un espace de transformation, un terrain de recherche incarné où les gestes deviennent des outils de pensée et d’écoute. L’œuvre s’inscrit dans une temporalité étendue, où l’attention portée à ce qui est présent prime sur toute structure préétablie ou chronologique. Le dispositif lui-même, déborde de la représentativité de la fluidité pour intégrer les réflexions politiques et affectives, les dérives, et les résonances avec l’environnement. Mes pratiques ne sont pas orientées vers un aboutissement formel, mais vers la création d’espaces vivants où l’art devient un mode de relation et de gestation de connaissance.

Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?

La relation que j’établis avec le public est avant tout une relation de co-présence et d’écoute. J’endosse le rôle d’hôte comme une posture de soin, d’ouverture et de responsabilité. Être hôte, ce n’est pas guider ni diriger, mais d’accueillir les présences, les corps, les silences, les émotions et les possibles émergants. J’envisage cet accueil comme un acte politique et poétique à la fois : créer un espace où le public peut se sentir légitime dans son expérience, en se défaisant des attentes de performance ou de compréhension unique des propos. Mon rôle d’hôte consiste à rendre les conditions de partage possibles, à tisser un climat d’écoute, à inviter à être là, simplement, avec ce qui est. Je ne cherche pas à « montrer » une œuvre finie, mais à partager un espace en transformation, un processus en devenir. Mon dispositifs performatifs est pensé comme un environnement ouvert, où les frontières entre spectateur·ice et performeur·euse varie. Les états d’attention des spectateur.ices varient avec ces mêmes qualités fluides, où tout comme moi, iels voyageaient diverses postures : témoin de leurs sensations, spectateur.ices, participant.es actif.ve et explorateur.euse. Cette relation au public s’éloigne des logiques de consommation artistique pour se rapprocher d’un rapport où chacun·e est reconnu·e dans sa propre corporalité, ses imaginaires, et ses capacités d’affecter et d’être affecté·e.

Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?

Les relations que j’établis avec mes milieux de pratique sont fondées sur une volonté de croisement, de valorisation de la différence, de circulation et de réciprocité. Je navigue entre la danse dite contemporaine, la massothérapie, le Continuum, la performance Drag, les (éco)somatiques, l’écriture et l’enseignement non pas comme autant de disciplines distinctes, mais comme des terrains d’exploration interreliés. Chacune de ces pratiques m’offre une perspective singulière sur le corps, la relation et le monde, et c’est dans leur porosité que je cherche un engagement profond, situé et incarné. À travers elles, j’apprends à valoriser les savoirs expérientiels, à reconnaître l’influence des contextes sur nos façons d’apprendre, de sentir et de savoir.
En reconnaissant ma position sociale et l’accès privilégié à certains espaces de savoirs et de pratiques, il me semble essentiel de ne pas les conserver dans une bulle de spécialisation, mais de les décontextualiser, de les partager, de les mettre en dialogue avec d’autres réalités, d’autres voix, d’autres corps. Mon engagement dans la pratique somatique du Continuum, par exemple, m’a appris à « faire sens » pour me permettre de rencontrer le monde depuis un lieu en constante transformation. Elle m’a aussi amenée à penser la plasticité et la fluidité corporelle comme outils de résistance et de résilience. Je considère que mes pratiques participent à une réflexion sur les corps qu’avec mes millieux nous choisissons de (co)produire : des corps respons(h)ables, sensibles à leurs contextes, capables d’écouter et d’agir. C’est dans cette vision que je tisse mes relations aux milieux de pratique : non comme des appartenances fixes, mais comme des communautés mouvantes d’apprentissage, d’expérimentation et de transformation. Mes pratiques deviennent ainsi des lieux de rencontre entre poétique du corps, justice sociale et écologie incarnée des espaces où se déploient des manières d’être ensemble autrement.