Alex-Ann Boucher

Biographie

J’ai été formé en danse (UQAM, 2013) pour connaître ensuite la tournée à travers le Québec et la France dans un régime assez soutenu de spectacles en danse-théâtre (Petit Théâtre de Sherbrooke/La Parenthèse). En 2017, ma rencontre avec l’art performatif donne le coup d’envoi pour ré-aligner ma démarche autour d’une quête bien précise: retrouver l’essence de ma pratique. Artiste en résidence au Double Signe pendant deux ans (2018-2020), ma recherche m’amène à dresser les assises du Théâtre Vivant, une approche d’individuation par les arts toujours en développement actuellement. Plusieurs œuvres solos découlent ensuite, un collectif de pratiques en arts vivants, ainsi que des projets comme Artiste à l’école. En parallèle à cela, j’approfondis l’étude de pratiques de présence diverses (mouvement authentique, jeu masqué traditionnel, pratiques rituelles et yoga). Aujourd’hui, je crée, performe et enseigne à mon titre, principalement dans le milieu où j’ai pris racine, les Cantons-de-l’Est.

Démarche artistique

Ma démarche d’artiste se formule autour de l’enracinement de la danse dans notre quotidien en tant que nécessité vitale: un essentiel pour le chemin d’individuation personnel et collectif. Pour développer un lien plus écologique, j’avance que c’est par un ressenti intérieur des rythmes, des cycles et des différentes qualités d’énergie du Vivant que nous pouvons s’harmoniser avec lui, en lui.

J’apparais comme Artiste à l’école (Danse Créative In Situ, projet financé par le Ministère de la Culture et Communications, 2025), je facilite l’expression corporelle à partir du sensible chez des adolescentes (Camp d’été, RURART, 2025), j’accompagne des artistes professionnels à passer du concept au processus vivant, et j’apparais comme artiste professionnelle dans ce que j’appelle mon Théâtre Vivant: le lieu artistique d’où j’incarne ma nature créative, intuitive et sauvage. Ma dernière distinction fût de séjourner un mois à RURART, en tant qu’artiste sélectionnée pour la résidence de la Cabane du Jardinier (CALQ) avec mon projet Rappeler ma danse à sa nature.

Questions - réponses

Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?

Rester près de sa singularité artistique, contacter sa motivation première de créer, respecter et ressentir les différents rythmes du processus, décoloniser mon mouvement, mon geste et ma parole pour revenir à la présence et à la nécessité de chaque instant, retrouver une expression qui ne soit pas que formelle ou esthétique, mais ressentie et en lien avec ma vie et vérité intérieure, remettre en circulation une énergie créative nécessaire à sa vitalité et à la vitalité du milieu où l’on s’incarne, retrouver sa nature créative profonde, se sentir uni à l’environnement dans lequel on évolue, être transformé par ses propres gestes artistiques, porter le Vivant et être porté par le Vivant, se réconcilier avec le corps et la sensibilité/porosité de ce dernier; retrouver la capacité réceptive de l’artiste dans un équilibre avec sa capacité d’émission (équilibre des polarités), ré-intégrer une connaissance qui ne soit pas seulement qu’intellectuelle (intuitive, instinctive), célébrer la beauté de l’authenticité, reconnaître la différence comme une force, nourrir les actes bienveillants et constructifs pour soi et pour les communautés dans lesquelles on s’inscrit, privilégier l’énergie et l’intention au profit de la forme, etc.

Je me souviens, lors de ma dernière résidence artistique, avoir goûté à un état de grâce profond en retrouvant une danse intacte et originelle, au détour d’une exploration par le mouvement authentique. J’ai ressenti, à ce moment-là, que quelque chose s’était retrouvé et mes larmes ont jaillies. J’étais dans un état profond de joie, je murmurais: j’ai retrouvé ma danse, j’ai retrouvé ma danse… Je retournais dans cet espace intact de mon être, qui n’avait pas été altéré par les formations académiques, la culture de danse dans laquelle j’avais évolué, les épreuves que mon corps avait traversé, les concepts qui régissaient mon identité et ma personnalité… Une énergie pure, en communion avec le vivant dont mon corps faisait partie. Une danse qui se déploie sans se regarder, sans efforts et tout simplement, une danse qui me traverse et me prend.

Dans le manifeste du Théâtre Vivant, j’avance que:
Le processus artistique est pour moi un processus très vivant. En dessous des concepts, se trouve une énergie créatrice puissante, à l’œuvre, que l’artiste est appelé à rencontrer, à saisir et à traduire dans son médium d’expression. Le partage éventuel de cette expression transforme, autant l’artiste que ceux qui la reçoivent, et assure le caractère évolutif du vivant de façon globale (personnel et collectif, humain et naturel). Le geste créateur nous garde en vie. Il est pour moi un geste de création sur un plan beaucoup plus large que l’art: il n’évoque pas seulement, il permet à notre humanité de se tenir dans un mouvement vivant.

Je me raconte que nous sommes à un moment de notre histoire où nous commençons à récupérer les morceaux de notre mémoire. Où nous apprenons à reprendre notre pouvoir dans une forme d’humilité, de simplicité et d’évidence. Ce grand chapitre qui s’ouvre pour notre humanité, je me raconte qu’il est celui du rappel de qui nous sommes vraiment ainsi que de notre lien, non seulement évident, mais indestructible, à cette nature sauvage, mystérieuse, magique et vibrante. Cette nature… c’est nous!

Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?

Intention claire lorsque j’ouvre un espace, action sentie et ressentie au sein de celui-ci, écoute profonde, non-interventionnisme, un pas à la fois (processus performatif), intelligence collective à l’oeuvre donc je me laisse être rencontrée par les différents agents qui traversent mon espace, pleine présence en continu, laisser agir et se laisser agir au bon moment, équilibre entre réception et émission, temps alloué à la digestion des actions posées avant une prochaine prise de décision, rester avec le processus dans le confort comme l’inconfort, laisser le processus se frayer un chemin en soi, me mettre au service du processus, curiosité sur le chemin que ça va prendre, le par où ça va passer, protéger dans l’invisible les visions que j’ai eu même si cela prend un tout autre chemin que prévu dans la matière, foi, reliance aux alliés du monde invisible et visible, ne pas pousser ou tirer sur les événements, aisance à ce que ça prenne une forme qui ne soit pas conforme à ce à quoi je m’attendais, foi profonde que tout est juste à chaque étape, rencontre intime avec ce qui advient, ce qui se présente, connaissance par l’intuition (l’intellect à sa juste place), reconnaissance de la dimension transformative de mon propre processus (ça vient pour moi, par moi, vers le collectif), sublimation, transmutation, alchimisation dans ma propre matière corporelle et spirituelle.

Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?

Pratiques approfondies de méditation, de yoga, de journaling quotidien en lien avec le tarot, des temps passé en nature à observer les cycles du Vivant (particulièrement le végétal), de la danse libre et intuitive, de l’observation des évènements de ma vie d’un point de vue archétypal et symbolique et de l’étude de contes en lien avec les défis de ma vie , je garde le contact en continu avec ma vie intérieure, avec l’endroit où mon être se trouve dans sa croissance. Cela me permet d’œuvrer dans ma communauté de façon synchronisée avec ce qui se passe à l’intérieur et de répondre à des élans actuels du milieu (synchronicités). Ce travail d’harmonisation demande beaucoup de conscience et de confiance. Le fil de mon vivant, je l’invite dans la trame plus grande qui m’entoure. Les événements de ma vie m’apparaissent alors en résonance et cohérence avec l’endroit intérieur où je me trouve, me permettant de m’appuyer en eux pour évoluer et grandir sur tous mes plans en plus d’y contribuer. Tout cela me permet donc de prendre une posture de dialogue avec la vie, où j’apprends à danser avec elle, à jouer avec elle. Je ne suis pas victime ou étrangère à ce qui advient… je suis ancrée profondément dans mon pouvoir créateur et absolument affiliée et intime à ce monde dans lequel j’évolue.
Pratiques et méthodologies: chamanisme, art relationnel, art performatif, tantra, mouvement authentique, intelligence collective, par émergence

Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?

Ma pratique est en dialogue avec l’environnement auquel elle se lie et les œuvres qui en résultent prennent la forme d’un héritage vivant de la rencontre. Cela peut prendre la forme d’une œuvre solo présentée en salle ou s’élaborer avec un milieu, un lieu ou un contexte très précis (art social, in situ dans la ville, dans la nature, dans une galerie d’art, dans le cadre d’un festival, etc.). Elle peut prendre la forme d’un contenant de rencontres régulières autour de la pratique artistique en nature (création d’un collectif de pratique en arts vivants), du développement d’une offre de cours de danse créative dans une école primaire alternative qui n’avait pas encore d’offre culturelle (!), d’accompagnement d’un processus artistique professionnel, d’une série de cours au centre communautaire de mon village, etc. Pour vivre de mon art, et que mon art reste vivant, j’ai rapidement compris que je devais me rendre accessible au milieu dans lequel j’évoluais sans pour autant perdre de ma singularité. Cet espace de rencontre avec les milieux, c’est cela que j’ai facilité dans les dernières années.
Il est aujourd’hui de plus en plus rare que je performe en salle de spectacle et quand c’est le cas, ce n’est pas sans que le public y soit impliqué dans une forme ou une autre, selon son positionnement dans l’espace, sa liberté de bouger durant la performance ou de par sa participation concrète et active à l’oeuvre, en soutien à des suites d’actions performatives, par exemple.

J’ai beaucoup approfondi la forme solo dans les premières années. J’avais soif de connaître ma singularité artistique, ma méthodologie, mes valeurs: qu’est-ce que je facilite naturellement, où que je me trouve et avec qui je sois? Comment je fonctionne? Un besoin de sortir d’un milieu culturel qui me déportait, me semblait-il, d’une saisie intérieure et intuitive de ma nature. Quand je me suis retrouvée, j’ai pu assumer mon leadership et m’approcher des milieux pour y contribuer sans me perdre ou que ça me vide.
Pratiques et méthodologies: In situ, art social, art relationnel

Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?

Le public venant à ma rencontre n’est pas anecdotique. Il y a un espace de rencontre plus profond que ce qui est m’est connu: l’art de la rencontre, c’est un art au présent. Qu’avions-nous à vivre ensemble, collectivement, par ce canal que j’accepte d’incarner, le canal de l’artiste? Je facilite la danse naturelle et la créativité, donc comment je travaille mes dispositifs pour que le public ait l’espace de contacter l’émergence de cela en lui? J’offre des permissions, je reste très en lien avec ce que je sens dans l’assistance, qui est là avec moi. Je lui laisse l’espace d’apparaître, ne serait-ce qu’à lui-même dans un jeu de réflexion de lumière, dans un bouillon végétal offert à l’entrée d’une performance avec un temps de partage entre les membres du public ou concrètement, en lui ouvrant un espace pour qu’il vienne danser ou rencontrer son rêve durant la performance.
Je ne travaille pas à créer une distinction entre le lieu que j’habite artistiquement et celui duquel on me regarde, au contraire, je facilite la rencontre, je tente de dissoudre tous les empêchements à la rencontre, à la pleine présence, entre nous, ainsi qu’en moi-même.

C’est la même chose quand j’enseigne. Il n’y a pas de plan précis ou trop rigide. Il y a une rencontre autour d’une intention: danser avec tout ce que nous sommes, par exemple. J’assume un leadership par ma disposition à recevoir une information qui m’advient dans la présence, au pas à pas, à travers le cadre que l’on s’est offert (le mouvement, le jeu ou le yoga) et par l’information que je reçois des corps… et j’apprends aussi de ce qui descend comme enseignement, m’y nourrit moi-même dans sa résonance avec ce que je vis au sein de ma journée même, par exemple.

Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?

Je dirais, co-créateurs. Il n’y a pas de processus de création artistique ou de contexte de facilitation où je ne ressente pas que j’ai quelque chose à la fois à offrir qui vient simultanément me nourrir dans mon mouvement profond du moment.
Quand j’ai commencé à être habité par l’intuition d’offrir un espace d’expression corporelle et de reconnexion au sensible à des adolescentes de 11 à 14 ans, j’ai rapidement compris que, facilitant leur passage à elles, je facilitais le passage d’une partie de mon être qui avait été figée dans le temps! C’est un exemple parmi tant d’autres qui a renforcé chez moi la foi que l’artiste, lorsqu’il travaille avec la présence, canalise des processus qui lui sont personnellement dédiés et qui, en leur consentant, auront une contribution unique et personnalisé à l’environnement dans lequel il s’inscrit. Ce n’est pas une démarche égoïste ici. C’est une démarche où l’artiste incarne un des canaux du vivant… et comment le faire autrement que par sa propre matière? Il voit en son environnement la possibilité de créer une avenue, une proposition, dont il aurait souhaité lui-même bénéficier. Et c’est son apport le plus altruiste qui s’offre alors.