Laetitia de Coninck

Biographie

Artiste multidisciplinaire engagée dans une démarche géopoétique et écobiographique,
je poursuis une réflexion sur le vivant dans une approche à la fois contextuelle et
relationnelle. Depuis 2020, je m’intéresse plus particulièrement aux relations intimes
entre le corps, les végétaux et les sols comme organisme vivant et comme «terrains de
vie» dans une pratique artistique composée d’actions performatives, d’installations et
d’environnements hybrides. Mon travail s’inscrit dans une éthique du « souci des autres
», dans les pensées de l’écologie et dans la philosophie du végétale. Membre de La
Traversée – atelier de géopoétique, avec qui je collabore par le biais de l’écriture et de la
photographie, je suis coordonnatrice pour le groupe de recherche interdisciplinaire pour
le végétal et l’environnement (GRIVE/UQAM). Récipiendaire de la bourse d’excellence
du partenariat Reconnecter avec le végétal [ReVe] 2022, j’ai été finaliste à la bourse
universitaire de 2e cycle en arts visuels de la Fondation Grantham pour l’art et
l’environnement 2023. Je suis l’une des artistes choisies pour le projet Présences (2024-
2025), initié par le Centre Sagamie. J’ai également réalisé mon premier commissariat
pour les rencontres en art performance au Kamouraska qui ont eu lieu en septembre
2025 avec Vrille art actuel.

Démarche artistique

Engagée dans une démarche géopoétique par le biais de l’écriture et de la photographie
depuis plusieurs années, j’ai éprouvé le désir de sortir du cadre et de l’objet
photographique, de tisser des liens avec le vivant, en l’expérimentant avec le corps, en
restant à l’écoute du monde, connectée avec ce qui circule en soi et en dehors de soi «
ici-et maintenant », que ma pratique artistique s’est déployée dans le temps vers des
pratiques performatives. C’est lorsque j’ai pris conscience de ce que pouvait révéler le
performatif, comment il me permettait d’expérimenter sur le terrain « les frontières
poreuses entre l’art et la vie » (Tourangeau, 2017), que j’ai compris qu’il pouvait devenir
une forme de résistance, un vecteur de changement et de transformation autant sur le
plan intime que social. Ma pratique artistique s’est alors développée dans un processus
de croissance continue, multipliant les gestes et les réflexions, ouvrant sur d’autres
manière de faire, de montrer et d’agir en réciprocité avec le vivant. Avec le désir
d’élaborer un rapport sensible avec les lieux et ce qui les composent, j’essaie de rester
attentive aux interactions entre le corps et son environnement. À l’affût des signes, des
appels, à ce qui ancrent au réel, je m’intéresse aux rencontres, aux êtres singuliers et à
leur milieu de vie, je tente d’activer des points de vue, créer des liens, générer des
récits, là où la lumière s’infiltre. En donnant de l’importance à ce qui me touche, ce qui
m’affecte, à ce qui me lie aux autres vivants, ma pratique artistique parle de relations, de
transformations et de disparitions. La qualité attentionnelle qui sous-tend mes oeuvres et
le travail de terrain impliquent un engagement entier du corps, à se rendre disponible, à
occuper l’espace, à « devenir-avec » l’autre, c’est-à-dire un corps vécu qui se
développe, « encore plus en commun, en partage, en participatif » (Marder, 2020), un
corps étendu avec toutes les ramifications, hybridations et inventions possibles.

Questions - réponses

Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?

Les végétaux comme passeurs de connaissances, d’apprentissage et de
transformations, la santé des sols, l’agroécologie, la permaculture, l’accès aux terres et
au territoire, la sécurité et l’autonomie alimentaire.

Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?

Depuis 2020, je me suis intéressée plus particulièrement aux relations entre le corps
humain et le corps végétal à travers un cycle de recherche-création, intitulé Cycle délicat
(2020-2023), s’inscrivant dans une logique événementielle, sorte de laboratoires
d’attention dans lesquels je proposais d’explorer la rencontre avec l’autre végétal par la
création d’environnements hybrides (à l’intersection de l’installation et de la
performance) qui puissent à la fois sensibiliser, aiguiser notre attention et valoriser nos
rapports avec cet autre végétal tout en laissant se déployer d’autres « devenirs »
ensemble. C’est donc grâce au performatif que j’ai été touchée par l’asclépiade
(Invitation à la douceur, 2020), avec cet engagement du corps que j’ai pu faire
connaissance avec le corps des cerises de terre (Amortir la chute, 2021), avec cette
ouverture à l’autre que j’ai choisi de répondre à l’appel de la bardane (Détachement,
2022) et à l’invitation des zinnias (L’expérience de l’intime, 2023). L’approche
méthodologique de ce cycle, qui reposait sur l’interdisciplinarité ainsi que sur
l’expérience du terrain, proposait de faire appel autant aux savoirs botaniques et
horticoles, aux savoir-faire en permaculture, à la philosophie du végétal, aux pratiques
d’observation et d’attention présentielle, au sens du performatif et à la coopération
comme processus et dispositifs de création et de co-création.
Ceci m’a amenée au terme de cycle à vouloir approfondir ma réflexion sur le rôle de
l’artiste face à la crise environnementale actuelle et à m’intéresser à des pratiques
artistiques de plus en plus participatives et engagées dans les communautés. Mes
projets comme celui des écritures publiques Percolation (DARE-DARE, Montréal été
2024) sur l’exploration du sol au parc Sainte-Cunégonde à Montréal ainsi que ma
résidence Manger comme une plante (Vrille art actuel, La Pocatière, août 2024) autour
des relations intimes avec le territoire par le biais de l’alimentation, tout comme plus
récemment mon commissariat Les commencements sur les cabourons du Kamouraska
témoignent de ce désir de créer des liens avec les communautés et avec les publics, de
réaliser des actions en tenant compte des milieux de vie et des interdépendance entre
tous les vivants. Ainsi, je pourrais inscrire ma posture artistique dans une tendance aux
bordures sinueuses, ouvertes, au croisement de la philosophie du végétal, des
humanités environnementales et de l’écologie, comme pratique d’observation et
d’attention, art des relations et de l’expérience sensible pour reprendre les définitions
d’Isabelle Stengers (2019).

Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?

Le concept de corps-perspective décrit par Estelle Zhong Mengual (2020) dans le sillage
de Descola et du philosophe Baptiste Morizot a été fondamental pour mieux comprendre
ma relation avec les plantes et avec les milieux de vie en général. En effet, avec le
concept de corps-perspective, le corps (qu’il soit humain, animal, végétal) n’étant plus
séparé de l’esprit, a une capacité à s’adapter au monde, à un milieu, à avoir une
perspective sur le monde. Avec le corps-perspective, Il devenait plus facile d’entrer en
relation avec l’autre. De mettre en oeuvre cet art de l’enquête, plus joliment appelé «
méthode de l’espoir », dont parle Tim Ingold et qui consiste non plus seulement à décrire
le monde ou à le contempler, mais aussi à révéler des altérités signifiantes, ayant aussi
une perspective sur le monde. Une manière pour moi de penser et d’agir dans le monde
de façon à la fois plus enracinée et plus inclusive. J’ajouterais que la rencontre avec la
pensée « tentaculaire » de Donna Haraway a été significative dans mon parcours.
Partant de l’hypothèse d’une « co-création permanente du vivant », Haraway (2020) m’a
aidée à développer une pensée qui ne suit pas une ligne droite, mais une myriade de
pistes, une « pensée encorporée » qui m’a incitée à aller jusqu’au bout d’alliances à
première vue improbables. J’intègre aussi à ma méthodologie des pratiques
attentionnelles et somatiques (méditation, yoga) que je pratique depuis de longues
années.

Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?

Mes oeuvres prennent des formes mouvantes, aléatoires, éphémères, relationnelles,
que ce soit avec le vivant humain ou autre qu’humain, c’est la relation qui m’intéresse,
plus que l’objet artistique. Le temps long et les cycles saisonniers s’inscrivent également dans mon processus de travail avec le vivant.

Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?

La plupart de mes actions sont participatives, j’invite le public à toucher, gouter, écouter, sentir, ressentir, expérimenter par le biais de tous les sens, au-delà de la vue.

Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?

Ma pratique est indissociable de ma vie et des milieux dans lesquels je vis. Je suis
engagée dans les communautés dans lesquelles j’évolue, que ces communautés soient
humaines, végétales, etc. Je suis également très engagée dans le milieu artistique et
notamment dans les centres d’artistes. Je suis actuellement présidente du CA de Dare-
Dare. Un centre dont les préoccupations se rapprochent beaucoup de ma pratique in
situ, nomade, performative….