Lucy M. MAY (Looumms)
Lucy M. May. Photo: Calope
Biographie
Lucy M. May (elle/ielle) est une artiste en danse née à Eqpahak/Wolastokuk/Fredericton et basée à Tiohtiá:ke/Mooniyang (Montréal) depuis 2003. Ses projets chorégraphiques, présentés à travers le Canada, explorent la matérialité de l’attention humaine et nos relations aux lieux et à l’autre. Ces œuvres incluent l’exposition et performance The Conditions (2024) créé en collaboration étroite avec une éventaille d’artistes multidisciplinaires; Anima / Darkroom (2019) avec l’artiste Krump 7Starr; et Vivarium (2014/17) avec Noémie Avidar, Patrick Conan et Paige Culley. L’improvisation réside au cœur de son travail d’interprétation, de chorégraphie, et d’enseignement, nourrie par ses expériences de performance avec des compagnies de danse Contemporaine, en CHSLD, et en pratiquant le street dance Krump depuis 2018. Ielle battle sous l’alias Pluto. Ses études en interprétation ont été complétées à l’École de danse contemporaine de Montréal et à CODARTS | Rotterdamse Dansacademie. Comme illustratrice, Lucy explore les liens entre la danse et les pratiques de dessin.
Démarche artistique
La création chorégraphique est communautaire. C’est un travail que l’on ne peut pas faire seul, influencé par nos ancêtres, nos environnements, l’argent, les mythes, les conflits, les rêves… Rebecca Solnit écrit : « dans différents lieux, émergent différentes pensées. » Oui. L’espace est toujours plein : la nature et l’environnement construit influencent la façon dont nous cohabitons le monde avec les autres.
Un processus chorégraphique est fractal : des événements globaux, écologiques et communautaires résonnent à travers nos répétitions. Ce qui se passe dans l’intimité du studio influence ce qui est possible de partager avec un public. Les conditions de la création sont perpétuellement en mouvement, et il n’y a pas de routine…
Je suis aussi attirée par les oppositions, non pas pour leurs extrêmes en soi, mais pour la complexité qu’elles contiennent dans les espaces entre les pôles. Qu’est-ce qui relie le micro au macro ? Quels types de « troisièmes choses » peuvent être créés entre disciplines, entre visions du monde ? Je cherche constamment à comprendre la relation entre contexte et sens — comment le contexte nous façonne dans le temps. La danse nous offre cette possibilité, de façon radicale.
Vivraium (2017). Chorégraphie: Lucy M. May. Intreprète: Noémie Avidar. Photo: Maria Munera
Questions - réponses
Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?
Je m’intéresse à la dimension relationnelle : comment les êtres humains, leur culture, leur société et leurs constructions sont liés à ce que nous appelons la nature, ici sur Terre. Nous sommes inséparables les uns des autres. Nous sommes liés. Nous sommes la nature elle-même. Cette limite, cette frontière, est pleine de sens, de complexité, de contradiction, d’horreur, de comédie, de beauté, et ainsi de suite.
Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?
Je travaille par couches : des matériaux provenant de la terre se superposent aux danses que je crée. Je considère le sol, l’appareil théâtral, les fondations en béton, les poutres en I soutenant l’architecture du bâtiment, les sources de lumière… Mon travail aborde souvent la réalité de l’environnement dans lequel nous performons. À ce paysage, j’ajoute de la poétique : brouillard, eau, terre, branches, pierres, vêtements, plastique, invitant des éléments absents.
À travers la sensation et le somatique, la visualisation et les pratiques de divination, mes danses traitent de notre relation au lieu et à la terre à travers le temps. L’improvisation nous ancre dans la vivacité du moment présent. Le texte et l’imagerie visuelle maintiennent l’œuvre reliée au passé et évoquent le futur.
Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?
J’adopte une démarche spécifique au site pour rencontrer les écologies des lieux qui contextualisent mes performances. Mon processus chorégraphique s’est développé lors de longues promenades à travers des environnements naturels et construits, dans des résidences en théâtre, en galeries d’art, dans des ruelles et des terrains vagues. Nous passons du temps dans ces environnements. Nous prêtons attention à leurs particularités, à leurs habitants, à leurs objectifs, afin de remarquer comment les choses bougent, apparaissent, disparaissent, cohabitent, et essentiellement, ce que nos corps dans ces situations font. Nous posons la question : qu’est-ce que nous activons ? qu’est-ce que nous perturbons ? quels sont nos rôles ici ?
Esemplastic Landing -process sketches (2017). Photo: Lucy M. May
Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?
La forme et le format de mon travail sont très instables. Je ne suis pas attachée à des formes particulières pour le moment, bien qu’un élément de performance en mouvement en direct soit toujours présent.
Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?
Souvent, j’invite le public à réfléchir également à leur place et à leur rôle dans l’espace. Ces questions ne sont pas formulées de manière explicite, mais sont implicites et subliminales. Nous abordons ces interrogations dans la manière dont nous accueillons notre public, en tenant compte du temps qu’ils passeront dans cet espace avec nous, du point de vue qu’ils auront, et des sens qu’ils mobiliseront. Je me demande quelle expérience je souhaite inviter le public à vivre, et je m’efforce de créer les conditions propices à l’émergence de cette expérience.
Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?
La relation que j’établis avec l’environnement de la performance est abordée à travers une sensibilité au site. D’une part, il est essentiel d’avoir une reconnaissance précise des particularités de l’espace spécifique, en comprenant que ces particularités peuvent toujours faire évoluer la signification de notre travail.
D’autre part, mon approche propose une hypothèse sur la nature ou la fonction du lieu choisi ou de l’espace avec lequel nous travaillons dans le cadre d’une nouvelle pièce. J’imagine chaque itération spatiale comme une icône d’une multitude d’autres espaces similaires, comme une représentation d’une forme standard imaginée ou idéalisée.
Pour les humains comme pour les autres êtres, pourquoi ces lieux existent-ils et à quoi servent-ils — intentionnellement ou non ? Comment un espace peut-il répondre à un besoin humain général ? Et en quoi ce besoin trouve-t-il un écho dans ma propre vie quotidienne ? Depuis cette perspective, je cherche les fractales — du micro au macro, du macro au micro — et je laisse le kaléidoscope nous emporter où il veut.