Sophie Levasseur
Sophie Levasseur. Photo: Olivier Clertant
Biographie
Diplômée d’une maîtrise en danse à l’UQAM, Sophie Levasseur évolue à la croisée de plusieurs disciplines, portant tour à tour les chapeaux d’artiste en danse, de médiatrice culturelle, d’agente de recherche, d’enseignante de yoga Iyengar et de responsable de l’animation socioculturelle au collégial. Ce qui relie ses pratiques est son intérêt pour la co-construction d’œuvres et la diversité des rencontres. Sur scène, elle a performé avec Pleurer Dans’ Douche et le chorégraphe Eduardo Ruiz Vergara. Depuis 2022, elle se consacre surtout au travail en coulisses : créations chorégraphiques, ateliers de médiation et collaborations artistiques (arts vivants, arts visuels et éducation). Elle contribue à la recherche sur l’accessibilité et la médiation des arts, ainsi qu’à l’écriture de textes scientifiques et créatifs, dont Branches articulées (2024) co-écrit avec Myriam Simard-Parent. Sa démarche s’ancre dans une écologie du sensible, explorant les liens entre corps, territoire et écosystèmes, dans une perspective collaborative et inclusive.
Démarche artistique
Ma démarche artistique s’enracine dans les principes de l’écoféminisme et se nourrit des milieux diversifiés où elle prend forme. Mon vocabulaire gestuel, issu de la danse contemporaine, du lindy hop, du house et du yoga Iyengar, s’ancre dans l’écoute mutuelle, le jeu et la coprésence. Je cherche à créer des espaces poreux, propices à la rencontre, où le processus prime sur le résultat, où l’enseignement est bidirectionnel et où l’échec est une tentative sincère, un constat de prise de risque. Les processus créatifs auxquels je participe sont majoritairement interdisciplinaires et assurément collaboratifs, élaborés avec des artistes sensibles aux dynamiques du vivant et aux enjeux environnementaux. Ils prennent souvent la forme d’œuvres participatives, de propositions in situ ou d’ateliers de médiation culturelle. Le caractère écologique de mon travail se reflète dans la manière d’entrer en relation avec les individus, les lieux, et ce qui les habite.
Sophie Levasseur et Myriam Simard-Parent (2023). Photo de Julien Carpentier-Roberge
Questions - réponses
Quels enjeux écologiques t'intéressent dans ton travail artistique ?
Mes intérêts de recherche et d’exploration artistique s’ancrent dans une posture écoféministe, qui met en lumière les liens structurels entre le patriarcat, le racisme systémique et la dégradation des écosystèmes. Inspirée par des pensées décoloniales et écologiques — notamment celles de Donna Haraway ou de Bayo Akomolafe — j’interroge les rapports de domination entre les genres, les races, les espèces et les milieux. Mon attention se porte principalement sur les formes d’invisibilisation et de hiérarchisation du vivant et sur les récits qu’on choisit d’amplifier ou de taire. Ces réflexions traversent ma manière de créer, de collaborer et d’enseigner, dans une recherche constante de désapprentissage et d’ouverture à d’autres façons de sentir, de comprendre et d’être avec.
Comment abordes-tu ces questions/thématiques écologiques dans tes créations / tes pratiques ?
Peu importe la question ou la thématique explorée, j’adopte une posture curieuse et intentionnellement novice. Mon expertise ne réside pas dans les sciences environnementales, mais mon désir de plonger dans l’inconnu, de chercher des outils accessibles au grand public ou de m’entourer de collaborateur·ices aux savoirs complémentaires me permet de rester en mouvement — dans l’apprentissage, l’écoute et la découverte.
Quelles méthodes de travail utilises-tu en processus de création en lien avec l'écologie ?
J’utilise des allers-retours entre l’expérientiel et la réflexion, entre le partage et les moments individuels. Mon intention est toujours de créer un « territoire commun » (Louppe, 2004). L’écriture fait partie intégrante de ma démarche : elle permet aux ressentis de se déposer, de chercher les mots justes, de tenter de nommer ce qui résiste au langage. J’ai également recours aux captations audiovisuelles comme outils d’archivage sensibles, alternant entre différents types de caméras et prises de vue pour tenter de saisir ce qui échappe à la frontalité d’un plan fixe.
Pollen Poussière (2021). Collectif 10 um, Avec Estelle Schorpp, Sophie Levasseur et Évi Savard. Photo de Julien Carpentier-Roberge
Quelles formes prennent tes œuvres ou tes pratiques et pourquoi ?
Considérant que je me positionne comme écoféministe et que la rencontre — avec les lieux, les individus, le vivant — est au cœur de ma démarche, ma pratique est résolument collaborative et participative. Elle cherche à valoriser la pluralité des expériences et des ressentis, à les reconnaître comme légitimes et nécessaires. Les formes que prennent les œuvres, ou les manifestations du caractère écosomatique de ma démarche, sont mouvantes : parfois discrètes, comme une teinte qui colore le savasana d’un cours de yoga ; parfois plus visibles et archivables, comme une série de portraits, un article publié dans une revue, une performance de longue durée ou un atelier de médiation. Chaque projet se façonne au contact du contexte, des personnes impliquées et de la matière sensible qui émerge. Je ne m’attache pas particulièrement aux formes finies, je préfère les point-virgules.
Quelle relation au public établis-tu et pourquoi ?
Ce qui m’intéresse dans la relation avec le public, c’est la manière dont celui-ci affecte l’œuvre et modifie sa trajectoire. Le lien que je cherche à établir repose sur une adaptation réciproque et sur une qualité de présence où l’écoute et l’imprévu peuvent se déployer. Ce qui m’interpelle, c’est ce qui se négocie dans l’instant : la relation à soi, à l’espace, à autrui. Cette réflexion, entamée lors de ma maîtrise, continue de nourrir ma pratique aujourd’hui.
Percevoir le public comme une composante d’un écosystème provisoire me permet de tendre vers une horizontalité et adopte une couleur écologique. Cette approche va au-delà des préoccupations environnementales, elle suggère une interdépendance, où chaque élément — public, artistes, lieu d’accueil, éléments scénographiques, etc. — est essentiel et perméable aux autres. Ce modèle favorise l’accessibilité et l’inclusion, accueillant toutes les subjectivités et valorisant la diversité des voix et des expériences, afin de créer un espace où chacun peut se sentir présent, vu, reconnu, engagé.
Quelles relations établis-tu avec tes milieux de pratique et pourquoi ?
Ma démarche s’inscrit volontairement hors des logiques de rendement : elle résiste à l’injonction de produire, de performer, de capitaliser sur l’« œuvre ». Cette posture, bien qu’alignée avec mes valeurs écoféministes et écosomatiques, entre parfois en tension avec les exigences implicites de mes milieux de pratique. Pourtant, je crois profondément à la nécessité de valoriser d’autres manières de faire — lentes, attentives, confrontantes — qui privilégient les processus aux résultats.